Une machine tombe en panne, une personne tombe malade, ces deux événements sont-ils de même nature ?

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Une machine tombe en panne, une personne tombe malade, ces deux événements sont-ils de même nature ?



Analyse du sujet
Les mots du sujet
On remarquera d’abord que les deux expressions concernées ont une formulation voisine. La machine « tombe » en panne, on « tombe » malade. On sait d’autre part que panne et maladie sont deux dysfonctionnements qui s’évaluent par rapport soit à la bonne marche (machine) soit à la santé (vivant).



Le sens du problème
Ce sujet porte évidemment sur le rapport vivant / machine mais du point de vue particulier de ce qui peut toucher à leur fonctionnement normal. Un mot important ici à entourer est le mot « nature ». Une différence de nature n’est pas une différence de degré. Elle touche l’essence, la définition, le fond des choses quand la différence de degré n’atteint que la surface : différence de plus ou de moins quand le fond reste le même. Le sujet nous invite donc à comparer la panne et la maladie en vue de voir si entre eux la différence n’est qu’une différence de degré ou si plus profondément il s’agit d’une différence de fond, de nature.



Présupposé de la question
Ce ne sont pas deux événements identiques. Tout le problème est d’apprécier ce qui caractérise cette différence.

Réponse spontanée
Elle est affirmative. L’analogie de formulation semble nous conduire à assimiler les deux. Bien des expressions concernant la machine sont issues du vocabulaire médical. Ainsi en informatique parle-t-on d’infection virale par exemple. Assez spontanément nous identifions panne et maladie.

Plan rédigé
I Les analogies entre la panne et la maladie.
1) Des points communs évidents.
Ce n’est pas un hasard si les deux expressions sont formulées sur le même modèle. Dans les deux cas apparaît l’idée d’une défectuosité, d’une chute (tomber). Le fonctionnement (ou l’activité) est entravé.
Dans les deux cas aussi, il s’agit de procéder à une « réparation » pour remettre les choses en place On pourrait d’ailleurs penser que remplacer une pièce défectueuse dans une machine ou procéder à une greffe d’organe sont des actes analogues.
Des phénomènes très semblables peuvent être repérés. Le phénomène d’usure ou de vieillissement peut être cause de panne ou de maladie et dans les deux cas, du reste, ce n’est pas nécessairement l’usure ou le vieillissement qui sont en cause. Qu’on songe à la pièce neuve défectueuse ou à la maladie congénitale !
Enfin, dans les deux cas on ne peut définir la panne que par opposition à la marche ou la maladie que par opposition à la santé.
Ces points communs ont pu paraître si évident qu’on a pu penser que ces deux événements étaient strictement de même nature. Est-ce par hasard si on emploie des métaphores médicales à propos des pannes informatiques ? On parle de virus, certains de ces virus sont appelés « tumeurs » etc.

2) L’analogie vivant / machine.
A l’époque classique, on ne distingue pas la panne de la machine pour l’excellente raison qu’on ne distingue pas non plus le vivant de la machine. C’est la fameuse théorie des animaux machines de Descartes, mais ici Descartes ne se démarque pas des idées de son temps. À une époque où la biologie n’est pas encore née (et n’est donc pas une science autonome) domine le mécanisme. Le physicien étudie tous les phénomènes naturels, y compris les vivants. La médecine et la mécanique sont des pratiques considérées comme voisines. Le vivant est une machine perfectionnée (l’ingénieur n’est autre que Dieu) mais dont la nature n’est pas différente par exemple de celle d’un automate. Si les animaux sont des machines sans âme, Descartes précise que les hommes sont des machines auxquelles s’adjoint une âme. Notre constitution physique n’en est pas moins mécanique. Dans ces conditions la distinction entre panne et maladie n’a aucun sens.

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3) Critique du mécanisme.
Néanmoins, les vivants ne sont pas des machines. Kant montrera qu’un vivant est d’abord un organisme c’est à dire un tout finalisé. Dans le vivant tout est réciproquement moyen et fin. Ainsi, le vivant a pour fin de vivre (il est donc sa propre fin) et chacun des organes est moyen de cette fin (contribue à la vie). De même chaque organe est à la fois moyen et fin de chacun des autres. On ne peut pas en dire autant de la machine. La fin de la montre n’est pas la montre mais de donner l’heure. Si dans l’arbre la tige produit la feuille, dans la montre ce n’est pas le ressort qui produit les engrenages, ni les engrenages qui produisent les aiguilles. Ils se contentent de les mettre en mouvement. En d’autres termes, dans une machine, les causes sont motrices, dans le vivant elles sont productrices. Le vivant se reproduit et non pas la machine. Le vivant s’auto organise et non la machine. Ainsi machine et vivant ne sont pas de même nature. Peut-on en déduire que la panne et la maladie sont aussi de nature différente ?

II Des différences importantes
1) La panne et la maladie ne sont pas des phénomènes identiques.
D’abord, une machine en panne s’arrête complètement, ce qui n’est pas le cas d’un organisme malade (il ne faut pas confondre maladie et mort). Même la maladie incurable n’est pas la mort et, en ce sens, la maladie n’est pas la perte complète de la santé. La panne, en revanche, peut aboutir à l’arrêt complet de la machine.
Ensuite, la machine en panne ne peut plus remplir la tâche pour laquelle elle a été conçue. L’organisme malade remplit encore la sienne qui est de vivre.
Enfin la maladie peut atteindre l’esprit (maladie mentale) quand la panne est toujours une défectuosité matérielle.

2) Des causes différentes.
L’environnement peut certes être aussi bien cause de maladie que de panne mais pas de la même manière. Seul l’environnement physique peut détraquer la machine, alors que l’environnement social ou familial peut créer la maladie. Du reste, l’environnement physique peut n’avoir aucune incidence sur l’organisme dans la mesure où celui-ci est pourvu de systèmes de régulation compensant les différences d’environnement. C’est ce que le biologiste Claude Bernard explique par l’influence du milieu intérieur qui vise à maintenir les conditions de chaleur et d’humidité nécessaires aux organes. Par exemple une variation de la température extérieure sera compensée de telle sorte que le corps humain se maintienne à une température interne d’environ trente-sept degrés. Le milieu intérieur n’existe pas dans la machine.
Il faut aussi noter que les notions de contagion et d’hérédité peuvent intervenir pour le vivant mais non pour la machine.

3) Des différences au niveau du diagnostic et de la réparation.
Au niveau du diagnostic, on peut définir la maladie par un état de santé inhabituel ou anormal qui se manifeste par des sensations subjectives (fatigue, douleur etc.) et des symptômes (fièvre, albuminurie etc.). C’est l’aspect subjectif qui donne en général l’alarme. Dans le cas de la machine c’est toujours un constat objectif qui intervient puisque la machine n’est pas un sujet conscient.
Si la machine ne peut en aucun cas se réparer elle-même, c’est toujours l’homme qui soigne l’homme et quelquefois même l’organisme qui se soigne lui-même. Par exemple, une plaie superficielle se cicatrisera d’elle-même, le rhume guérit spontanément sans recours aux médicaments etc.
La machine se répare le plus souvent par un changement de pièces, et, à la limite, aboutit au remplacement progressif complet de la machine ancienne par une machine nouvelle. En ce sens une machine n’est jamais irréparable (seul le coût élevé peut nous faire renoncer à la réparation mais celle-ci reste toujours possible). Chez l’homme il existe des maladies incurables et, à part le cas exceptionnel des greffes d’organe, un organisme se guérit tout autrement en rétablissant des équilibres compromis. On palliera un manque de certaines substances (insuline, hormones etc.), on diminuera certaines substances (albumine, cholestérol etc.), on aidera certaines substances à l’emporter sur d’autres (les globules blancs sur les microbes, par exemple). Il s’agit de rétablir les équilibres caractéristiques de la santé.
Par ce dernier point, nous touchons au point fondamental du sujet. Si, en effet, jusqu’ici les différences pouvaient paraître superficielles, ce dernier aspect semble bien nous orienter vers une différence de nature qu’il s’agit d’analyser.

III Une différence de nature.
1) La maladie et la norme.
Canguilhem écrit : » Il n’y a pas de pathologie mécanique. Tandis que les monstres sont encore des êtres vivants, il n’y a pas de distinction entre normal et pathologique en physique et en mécanique. Il y a une distinction du normal et du pathologique à l’intérieur des êtres vivants. « (La connaissance de la vie) Il n’y a pas de spécialiste de la pathologie en physique et en mécanique alors que médecine et biologie coexistent. La différence fondamentale entre la panne et la maladie concerne l’idée de norme. C’est en référence à une norme qu’on dit de quelqu’un qu’il est malade alors qu’il est cependant capable d’encore assurer ses tâches (quand la machine en panne ne le peut). Cette norme n’intervient pas dans la machine. L’état normal ne se laisse en effet pas aisément définir. Il consiste en une moyenne et non en quelque chose de précis. Par exemple, l’absence de fièvre n’est pas 37° mais une fourchette entre 36,5° et 37,5°. De même le taux normal de sucre dans le sang correspond à une moyenne.
Il n’y a pas de pathologie en mécanique parce que la machine ne s’écarte pas des lois de la nature. Les propriétés physiques ne s’écartent pas de leur type naturel. La maladie, en revanche, suppose qu’on s’écarte de la norme ou qu’on change de norme.
Canguilhem précise que chez le malade existe une  » instauration de nouvelles normes de vie par une réduction du niveau de leur activité, un rapport avec le milieu nouveau mais rétréci… La maladie est une expérience d’innovation positive du vivant et non plus seulement un fait diminutif ou multiplicatif. Le contenu de l’état pathologique ne se laisse pas déduire, sauf différence de format, du contenu de la santé : la maladie n’est pas une variation sur la dimension de la santé ; elle est une nouvelle dimension de la vie. » Il existe une faculté d’improvisation de la vie qui n’existe pas dans la machine. Par exemple, une lésion cérébrale pourra être compensée par la mise en place de nouveaux circuits cérébraux. La vie s’adapte, ce dont est incapable la machine.

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2) Conséquences de cette notion de norme.
La détermination du fait qu’une machine est en panne est évidente (elle ne peut remplir sa tâche). La détermination de la maladie ne va, elle, pas de soi. La notion même de maladie change d’une société à l’autre. La limite entre santé et maladie n’est pas une limite claire. Une norme a toujours quelque chose d’arbitraire. Tout dépend de la marge qu’on considère acceptable. Par exemple a-t-on de la fièvre à partir de 37,6° ou 37,8° ? Ne peut-on aller jusqu’à 38° ? Autre exemple, la folie apparaît aujourd’hui comme une maladie alors que ce n’était pas le cas au Moyen Age où les fous n’étaient nullement internés et avaient un rôle social. C’est la société qui décide ce qu’est la maladie et ce qu’elle n’est pas. L’obésité, par exemple, n’a pas toujours été considérée comme une maladie. C’est le contexte social et scientifique, des dispositifs institutionnels et scientifiques qui déterminent qui est malade. L’état normal est une moyenne, une statistique, voire un idéal variable. On ne peut dire la même chose de la panne.

3) La maladie est une moins grande adaptation à la vie.
 » Une altération dans le contenu symptomatique n’apparaît maladie qu’au moment où l’existence de l’être jusqu’alors en relation d’équilibre avec son milieu devient dangereusement troublée. Ce qui était adéquat pour l’organisme normal, dans ses rapports avec l’environnement, devient pour l’organisme modifié inadéquat ou périlleux. »(Canguilhem, La connaissance de la vie.) La maladie n’est pas un désordre mais une nouvelle norme de vie, un nouvel ordre vital qui est inférieur parce qu’il ne permet pas toutes les innovations et adaptations permises à l’organisme sain.  » Le malade est malade pour ne pouvoir admettre qu’une norme  » c’est à dire qu’il ne peut plus s’adapter. Par exemple le malade mental devient incapable d’entrer en rapport avec son environnement social, celui qui est malade dans son corps n’est plus bien adapté à son environnement physique. La panne, en revanche est un désordre. Il n’y est d’ailleurs plus question d’un rapport avec l’environnement mais du rapport de la machine à la tâche pour laquelle elle a été conçue et qu’elle ne peut plus effectuer.

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Conclusion
Il y a bien une différence de nature entre la panne et la maladie parce qu’il y a une différence de nature entre l’état de fonctionnement (adaptation à une tâche donnée, à une finalité strictement déterminée) et l’état de santé (norme, adaptabilité, potentialité de vie). Il faut se méfier du langage et des analogies d’expression qui ne recouvrent pas toujours des identités dans les choses. L’analogie des expressions « tomber malade », « tomber en panne » peut tromper parce que le langage est aussi celui du préjugé, de l’opinion qui s’en tient à l’apparence sensible dont il faut se méfier.

 

sosphilosophie

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