« Le romancier sait autant mentir, peut-être même mieux qu’un arracheur de dents »

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« Le romancier sait autant mentir, peut-être même mieux qu’un arracheur de dents » affirment avec moquerie certains détracteurs de ces artistes talentueux.
Vous montrerez d’une part dans quelle mesure le roman peut reposer sur la fiction. D’autre part, vous prouverez à tous ceux qui voient le roman d’un mauvais œil que celui-ci sait également s’inspirer de faits réels. Pour clore le débat, expliquez que le romancier n’est ni un historien ni un journaliste mais un artiste dans le sens propre du terme.



Dans le passé, les moyens anesthésiques pour soigner un mal de dents sans douleur n’existaient pas comme ils le sont aujourd’hui. Et ceux qui s’y employaient avec de grossiers instruments n’avaient d’autres subterfuges que d’apaiser l’effroi préopératoire de leurs patients en leur jurant que l’action d’enlever une dent ne serait pas douloureuse ; ce qui était tout à fait faux. Aujourd’hui encore, l’expression « mentir comme un arracheur de dents » est conservée pour désigner quelqu’un qui ment effrontément. Parallèlement, certains détracteurs du romancier affirment avec le même soupçon de moquerie les propos suivants : « le romancier sait autant mentir, peut-être même mieux qu’un arracheur de dents » ; en d’autres termes, ils sont convaincus que l’artiste qui s’adonne à l’écriture de romans n’est qu’un beau menteur car ce qu’il raconte n’est pas réel. Est-ce que le romancier talentueux est celui qui est jugé sur la force de son imagination ou sur la fidélité de reproduction de la réalité ? C’est cette question à laquelle nous tâcherons de répondre par une série successive de d’interrogations : dans quelle mesure le romancier produit-il des œuvres de fiction ? Est-ce une raison pour penser que toutes les histoires qu’il raconte sont fictives ? Comment le romancier se distingue-t-il de l’historien et du journaliste ?



Il existe des romanciers qui restent confinés dans l’isoloir de leur bureau pour écrire une histoire qui n’est que le fruit de leur propre imagination. Elle n’est pas réelle ; c’est de la fiction tout bonnement. C’est le cas de ceux qui s’adonnent au roman d’aventures. Voici un type de roman où l’écrivain est animé d’une intention : tenir son lecteur en haleine par l’imagination d’actions souvent vraisemblables multipliées à foison et exécutées par un personnage principal créé de toute pièce ; celui-ci n’a jamais existé, son nom n’ayant parfois figuré dans aucun acte d’état civil, ou peut-être n’existera jamais que dans l’imagination où il est né, quand bien même l’objectif serait atteint : captiver l’attention de celui qui lit, qui s’envole avec le personnage, qui court avec lui, qui s’affole à ses côtés, qui prie pour lui face aux nombreuses péripéties auxquelles la créature s’expose constamment. Pour preuve, aussi adroitement narrée soit-elle, l’histoire racontée par Jules Verne dans son roman intitulé Le Tour du monde en 80 jours (1873) n’est que pure facétie ; en réalité, pour restituer l’itinéraire rocambolesque d’un homme qui voudrait relever un défi ou remporter un pari, le romancier crée Phileas Fogg, un gentleman anglais en compagnie de son rusé valet Passepartout. Capable de tout lire d’un trait, le lecteur fait partie du voyage, semble faire ce tour du monde avec le personnage principal, devient un second Passepartout tout simplement ; toujours est-il que l’histoire, elle, n’est pas réelle. Donc le roman d’aventures justifie une des raisons (l’imagination) pour lesquelles certains ont tendance à dénigrer le romancier.
Il existe une autre raison qui explique pourquoi certains regardent le romancier d’un mauvais œil et c’est observable dans le roman d’anticipation. En effet, ce type de roman voudrait représenter le monde d’aujourd’hui tel qu’il serait dix, vingt, trente ans après ou peut-être même bien au-delà. S’il est aussi dénommé « roman de science-fiction », c’est parce qu’il s’inscrit dans une perspective de prédiction d’un futur perçu comme une accentuation des découvertes scientifiques. Sans un esprit qui sait faire la part des choses, on pourrait penser que le romancier est vraiment un demi-dieu puisque seul le Créateur a la propension de savoir ce qui arrivera. Ce qu’il faut savoir, c’est ce que ces romanciers offrent moins une vision déformée du monde de demain qu’une pensée formée sur le réel d’aujourd’hui. Quoi qu’il en soit, le récit n’est pas réel lorsqu’on observe le réel comme étant quelque chose de vécu dans le temps ou dans l’espace. A titre illustratif, dans 1984 (titre d’un roman paru en 1949), l’auteur anglais George Orwell décrit une Grande-Bretagne trente ans après une guerre nucléaire entre l’Est et l’Ouest et les affiches partout placardées indiquent à tous que « Big Brother vous regarde ». En somme, cette façon de voir le monde de demain, d’oser représenter celui-ci dans un roman, pousse des sceptiques à déconsidérer le roman et jeter l’opprobre sur l’artiste.
En un mot, nous comprenons la raison pour laquelle des détracteurs du roman s’en prennent à ceux qui s’adonnent à son écriture ; c’est parce que ces derniers produisent des œuvres d’imagination et donnent l’impression d’affabuler certes ; mais est-ce une bonne raison de penser que toutes les histoires que ces artistes racontent sont fictives ?
En effet, il y a d’une part ce qu’on appelle le roman historique qui contredit cette opinion. Dit autrement, il s’agit d’un roman où l’histoire narrée repose sur un événement historique dont personne ne s’oppose à l’existence puisqu’il s’est déroulé dans un temps et un espace réel, sans oublier les personnages dont l’étoffe n’est plus à contester. Justement, ces derniers constituent des figures historiques dont il faut s’inspirer de l’acte s’il est exemplaire ou s’en méfier s’il est peu recommandable. Les romanciers négro-africains s’y sont d’ailleurs adonnés à cœur joie pour rappeler à leur peuple que sont autrement réelles ces figures historiques que le monde occidental a tendance à dénigrer ou à sous-estimer en les caricaturant comme des roitelets, des sujets sans foi ni loi, des hors-la-loi… Nous en avons l’illustration dans Les Bouts-de-bois de Dieu (1960) ; comme Zola dans Germinal, Ousmane Sembène y rappelle le mauvais traitement auquel étaient sujettes les populations noires qui furent embauchées comme cheminots pour la construction du chemin de fer du Dakar – Niger ; en retour, jugeant leur salaire moindre comparé à celui perçu par les contremaîtres blancs, ils ont décidé de croiser les bras dans la solidarité jusqu’au bout de cette guerre d’usure. Donc, le roman historique est là pour contredire la pensée selon laquelle le romancier n’est qu’un beau menteur.
D’autre part, comme le roman historique, celui autobiographique est à inscrire dans cette dynamique de représentation du réel. Si le premier a un caractère plus collectif, l’autre, comme son nom l’indique, est une production romanesque où l’écrivain restitue l’histoire d’une tranche de sa propre vie. Sur les traces de ses pas, dans un cadre spatio-temporel réel, le romancier s’en souvient et en partage les soubresauts avec son lecteur qui découvre au fil des pages comme à l’échelle du temps, une vie bien intime. Ici, l’écrivain qui écrit, le narrateur qui raconte et le personnage principal qui agit ne font plus qu’un ; chacun (on n’en doute point) a réellement existé et, de surcroît, le récit autour duquel s’articule l’intérêt du roman. Pour preuve, dans le préambule des Confessions (1782), Jean-Jacques Rousseau affirme : « je forme une entreprise qui n’eut jamais d’exemple et dont l’exécution n’aura point d’imitateur. Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de sa nature ; et cet homme, ce sera moi » ; c’est comme une profession de foi qui fait preuve de sincérité, de vérité, dans le récit qu’il déroule dans les pages suivantes. Ainsi, l’autobiographie est une raison de plus pour justifier que le romancier est bien capable de reproduire le réel, c’est-à-dire non fictif, non inventé, non imaginaire.
Pour tout dire, entre autres types de roman, celui historique et même autobiographique prouvent jusqu’à quel point le romancier sait aussi reproduire la réalité, contrairement à la pensée commune ; d’ailleurs, pour réconcilier cette dialectique du pour et du contre, comment expliquer que le romancier n’est ni un historien ni un journaliste mais un artiste dans le sens propre du terme ?
Premièrement, si nous observons l’objectif fixé dans le roman de mœurs, nous vérifierons jusqu’à quel point l’historien se distingue du romancier. Pour une même histoire racontée, le premier se limite aux faits vrais en n’y mêlant rien de sa subjectivité ; il nous laisse le jugement entier, juge les faits contemporains avec recul, choisit ce qui est digne d’être su pour la connaissance de la vérité. Et le second ? Qui est-il vraiment ? C’est lui qui sait reproduire ces mêmes faits historiques avec un art qui séduit, qui suggère plus qu’il n’en dit, qui vous donne la plus nette impression de vérité et de façon presque palpable, visuelle, auditive… grâce aux multiples ressources stylistiques que la langue met à sa disposition. Même s’il se documente auparavant dans le souci de rester fidèle à cette reproduction du réel, il est capable de dépasser le réel en isolant son discours dans un nouveau monde plus propice qui peut bel et bien exister, en créant des personnages qui charrient l’idée à restituer dans le temps et dans l’espace. Sa plume se transforme comme par enchantement en caméra qui éveille tous nos sens et donne plus d’impression de vérité. Par exemple, même s’il obéit p
lus à une structure digne de l’épopée, Soundjata (1960) de l’historien Djibril Tamsir Niane offre à la parole du griot Djéli Mamadou Kouyaté une certaine liberté moins dans la restitution de l’histoire réelle de celui qui fut aussi glorieux que le roi Alexandre, que dans la symbolisation d’une Afrique (Soundjata Keïta) insoumise devant l’Occident (Soumaoro Kanté). Ce discours est même perceptible dans la couleur rose de la page de couverture de l’œuvre (celle de la langue, notre façon de protéger notre littérature ou notre civilisation par la voix des griots) lors de sa première parution aux éditions Présence africaine. Pour tout dire, quand l’historien informe, le romancier, lui, déforme pour parvenir au même but.
Deuxièmement, le romancier se distingue par la même occasion du journaliste ; en effet, prétend à l’appellation de journaliste celui qui obéit à une déontologie circonscrivant ses propos à la narration fidèle de faits divers ; quant au romancier, même s’il opte pour l’objectivité, il sait aussi choisir dans le temps et dans l’espace des séquences tout simplement ; et le roman de mœurs exprime bien cet état de fait. Autrement dit, dans ce type d’écrit romanesque, le fait divers qui inspire l’écrivain est réel, vérifiable ; ce que fait le romancier, c’est lui offrir une enveloppe plus rigide, plus vraie, par une narration peuplée de noms qui nous appartiennent, de lieux communs à tout un chacun, d’identités remarquables à travers lesquelles nous nous reconnaissons. Après cela, qui osera dire que l’histoire n’est pas réelle ? Celle-ci n’a-t-elle pas plutôt dépassé le réel dans sa transcription moins froide ? Ce sont ces questions que nous devrons nous poser plutôt que de chercher à savoir où se situe la part de vrai ou la part de faux. Nous en avons l’illustration dans La Grève des Bàttu (1979) ; en effet, dans cette œuvre, la romancière Aminata Sow Fall s’est inspirée d’un fait vrai (la mendicité dans les grandes villes, au moment où elle attendait que les feux rouges virent aux verts), pour ensuite dénoncer à sa façon cette situation intolérable qui jette un doute sur notre solidarité envers les démunis exposés à des extrémités qui révoltent une âme sensible comprenant par là pourquoi ces parias sont restés reclus dans une maison abandonnée. Par conséquent, mieux que ne le ferait un journaliste, un romancier s’inspire du réel qu’il rend plus tangible encore car aspirant au changement.



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En définitive, nous comprenons pourquoi certains esprits mal éclairés pensent que le romancier est un beau menteur ; c’est parce qu’au regard du roman d’aventures ou encore du roman d’anticipation, l’histoire est inventée. Toutefois, c’est ignorer, sans connaître le roman historique ou encore autobiographique, que l’écrivain sait aussi représenter le réel dans des dimensions « trois D » comme on dit avec autant de réalisme. Justement n’est-ce pas une bonne raison de distinguer cet artiste qui, en raison du choix porté sur le fait divers représenté et de la source d’inspiration événementielle, n’est ni un journaliste ni un historien. A notre humble avis, c’est en donnant libre cours au romancier que celui-ci arrivera même à devancer le réel car des romans prémonitoires en ont donné l’autorisation. Est-ce que le dramaturge aussi ne s’adonne pas à la même pratique esthétique lorsqu’il porte des événements sur scène ?

Issa Laye Diaw
Donneur universel 
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